Aujourd'hui, je mets en avant un petit bijou de littérature allemande du début du XXe siècle que je viens de terminer: Tonio Kröger de Thomas
Mann.
Thomas Mann est un des plus brillants auteurs de la première moitié du XXe siècle et s'illustre par une oeuvre considérablement novatrice pour l'époque. Que ce soit dans des romans ou des
nouvelles, il met en scène des personnages tourmentés, parfois soumis à des obsessions, livrant par leurs intrigues un témoignage très précis de la vie sociale allemande du début du siècle.
La littérature allemande est très particulière, très "carrée"... Que ce soit Goethe, Kafka, Canetti, ou Rilke, j'y retrouve toujours cette capacité à tenir les romans d'une main de maitre, sans
fioriture, sans ornement inutile. Ils ont un but, et vont à l'essentiel.
Thomas Mann ne déroge pas à la règle et offre un roman concis et directif. Tonio Kröger, personnage à l'aura fortement romantique - je retrouve en lui des traits de personnalité du jeune Werther
de Goethe - évolue au cours de neuf chapîtres. Même s'il y a beaucoup d'ellipses narratives (deux ans se passent entre le premier et le deuxième chapître, sans que le lecteur en ait une
quelconque mention), nous ne nous perdons pas dans le cheminement de l'histoire, et j'avoue avoir vraiment été captivée.
Le roman est court, et comme je l'ai dit, tout y est décrit avec beaucoup de clarté, si bien que la lecture est aisée. Il faut juste se figurer que les neuf chapîtres évoquent toute une partie de
la vie de Tonio, comme dans un roman d'apprentissage -dont je raffole - où le personnage évolue précisément d'un état initial à un état final.
Au départ, Tonio a quatorze ans, des promesses d'avenir plein la tête, et il éprouve un attachement assez particulier pour deux de ces camarades de classe, Hans et Inge.
"Le fait est que Tonio aimait Hans Hansen et avait déjà beaucoup souffert par lui. Celui qui aime le plus est le plus faible, et doit souffrir; son âme de quatorze ans avait déjà appris de la vie
cette simple et dure leçon."
Tout le récit est ponctué de réflexions philosophiques sur les sentiments qui lient les hommes entre eux, aussi paradoxaux soient-ils.
"Il savait que l'amour rend riche et vivant, et il aspirait à être riche et vivant plutôt qu'à créer dans le calme une oeuvre achevée."
A la fin, Tonio est plus âgé, il a vécu et retourne aux sources de sa vie pour retrouver ces amours d'enfance. Et entre désillusion, colère, félicité et grâce, il repart, bredouille, vers une
autre phase de sa vie.
"Cela s'était passé comme autrefois, tout à fait comme autrefois! Il était resté debout dans un coin obscur, le visage brûlant, souffrant à cause de vous, beaux êtres blonds, de vous les vivants,
les heureux, puis il s'en était allé, solitaire..."
Tonio Kröger est aussi un roman truffé de leitmotive, ces petits refrains redondants égrénés dans le texte et qui mettent en place des indices
obsessionnels. Ici, Tonio est le fils d'un allemand blond aux yeux bleus, travailleur, socialement intégré, et d'une femme bohémienne, brune, artiste. Il est donc l'enfant qui ne saura jamais où
se situer entre son désir d'entrer dans la norme, et celui de vivre autour de sa passion, l'écriture.
Profondément philosophique et sociologique, Tonio Krüger se lit avec beaucoup de facilité, et apporte une réflexion intelligente et universelle.
Tonio Kröger, de Thomas Mann
Ed. Livre de poche, 154 pages
NB/ A l'heure où je poste ce billet, deux familles disent adieu à leurs enfants, de 16 et 18 ans.
L'un d'eux, Pierre, était mon élève de français il y a quelques années.
Je pense profondément à eux, je partage leur peine et leur colère.
Je prie aussi pour Pierre, grand jeune homme aujourd'hui, petit adolescent quand je l'ai connu... Pierre qui faisait semblant de ne pas être chez lui quand je sonnais pour venir lui faire
cours... Pierre qui se moquait de moi dès que j'avais un micro-défaut sur moi... Pierre, pour qui je cherchais des textes sur les animaux et sur le sport, pour l'intéresser et lui donner envie de
faire mes dictées... Pierre qui avait pris ma fille nourrisson dans ses bras, en ricanant, entre attendrissement et réserve...Pierre qui me disait: "mais le français, ça sert à rien pour
s'occuper des animaux ou faire du hockey !!"...